Investissements tous azimuts, gros salaires, semaine
de 34 heures, la Camif, actuellement en redressement judiciaire (sa
branche réservée aux particuliers est elle placée en liquidation)
a-t-elle succombé à la folie des grandeurs? Certains le pensent. Avec à
la clé, outre des milliers de clients jamais livrés, des conséquences
dramatiques sur le front de l'emploi.
Ambiance tendue dans les bureaux de la Camif à Niort. Les enquêteurs du
SRPJ de Poitiers décortiquent comptes et contrats. Leur mission:
déterminer si la filiale de vente à distance, Camif Particuliers,
l'ancien fleuron du groupe Camif, a pris des commandes de clients alors
qu'elle risquait de ne pas les livrer. La liquidation judiciaire de
cette entité prononcée le 27 octobre a lésé des milliers de familles
qui n'ont jamais vu arriver leur colis (voir encadré). Selon L'UFC-Que Choisir,
qui a porté plainte devant le tribunal de grande instance (TGI) de
Niort le 17 novembre, la Camif a agi en infraction avec le code de la
consommation.
"L'enquête préliminaire est prévue pour durer six mois. Si les
enquêteurs découvrent autre chose, ils ne fermeront pas les yeux, car
les rumeurs, je les entends", avertit Xavier Pavageau, le procureur
au TGI chargé de l'affaire. Des rumeurs et des témoignages, car la
chute de la Camif et ses 900 licenciements sont vécus comme un
traumatisme. Chômeurs désabusés, syndicalistes et anciens cadres en
colère dévoilent les dessous de la centrale d'achat. Comment la coop'
des profs a-t-elle pu s'effondrer? Pourquoi cette vénérable maison, née
en 1947 pour équiper les instituteurs, a-t-elle trahi ses sociétaires?
La Maif à la rescousse
"La folie des grandeurs." Tel est le verdict d'un ancien
administrateur à la retraite de la Camif qui a vécu la période
charnière des années 1990. A cette époque, la Camif roule sur l'or.
Plus d'un million de fonctionnaires (les sociétaires) fidèles achètent
et paient rubis sur l'ongle. La coopérative se lance alors dans des
investissements tous azimuts. En 1993, le président Maurice Pic
approuve l'achat d'un hôtel particulier rue de Courcelles, près du parc
Monceau à Paris. Cour intérieure, trois étages avec ascenseur... Un
siège idéal pour les hauts dirigeants de la coopérative, qui loue un
appartement de fonction à proximité du parc.
La Camif soigne ses managers. Selon les syndicats CGT et Force
ouvrière, le président Jean Gasol émargeait, en 2007, à 230.892 euros,
alors que la filiale Camif Particuliers perdait déjà 18 millions
d'euros. De leur côté, les salariés bénéficiaient de 34 heures
hebdomadaires, d'un centre omnisports avec trois courts de tennis, d'un
mur d'escalade et d'un spa.
Même démesure dans la stratégie commerciale. A partir de 1998, le
vépéciste veut doubler son chiffre d'affaires et rattraper les 3
Suisses, son grand rival. Il s'ouvre au grand public, inaugure des
magasins et se diversifie dans la mode et le high-tech. Très vite les
déficits se creusent. La concurrence d'Internet aggrave la situation.
Mais pourquoi s'inquiéter? Les sociétaires votent les résolutions, les
yeux fermés. "Une cinquantaine de sociétaires se déplaçaient en assemblée générale sur un total de 1,5 million, confie un ancien administrateur, 80.000 votaient par correspondance. La grande majorité était dans le flou." "Personne
ne remettait en cause un conseil d'administration composé
d'enseignants, d'inspecteurs d'académie, de maires. Les erreurs
n'étaient pas sanctionnées!" s'insurge un ex-Camif.
La mutuelle Maif, qui a fondé la coopérative, remet au pot: 15 millions
d'euros en 2003, 20 millions en 2007 partagés avec la Casden et la
Macif. Cette même année, le fonds d'investissement Osiris injecte à son
tour 14 millions d'euros dans Camif Particuliers. En pure perte.
Aujourd'hui, Camif SA, placé en redressement judiciaire en octobre (et
non pas en liquidation, comme la branche réservée aux particuliers),
est le dernier bastion du groupe encore en activité. Mercredi, le
tribunal de commerce de Niort fera un point avec l'administrateur, Me
Gérard Philippot. Selon nos informations, la Maif pourrait confirmer
l'achat d'un immeuble de la coopérative pour 5 millions d'euros afin
d'apporter des liquidités; 445 emplois restent en jeu.
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