Un rapport d'octobre 1990 confirme la responsabilité des 5 banques, la nature délibérée du caractère excessif et ruineux de la dette, la nullité des sûretés et garanties et le recel d'abus de biens sociaux
LES LECONS DU FINANCEMENT
PRIVE DU TUNNEL SOUS LA MANCHE
Rapport d'octobre 1990
Pierre Mayer
Inspecteur Général des
Finances
Membre de la délégation
française à la Commission intergouvernementale du
Tunnel sous la
Manche
Le rapport Mayer souligne que
"les banques ont assorti leur montage d'un luxe de précautions, notamment
juridiques, qu'elles jugeant indispensables en raison même du caractère
exceptionnel de leur affaire" (p.10) . Les précautions sont bien entendu
prises en faveur des banques. Le Rapporteur note en revanche que les novations
ont revêtu un caractère finalement assez marginal.
METHODOLOGIE DU FINANCEMENT
PRIVE DE PROJET
Le Rapporteur rappelle la
méthodologie classique des financements privés de projet
"Comparé au "corporate
financing", qui s'appuie sur l'analyse du bilan et des comptes d'un responsable
d'un porjet, le "project financing" comporte évidemment de nombreux aspects des
techniques bancaires des prêts : monnaies, calcul des taux d'intérêt, modalités
des versement, commissions, etc. Mais les considérations liées spécifiquement
au projet s'avèrent plus critiques et importantes, qu'elles soient
techniques (coût et rythme des investissements ) commerciales (projections des
revenus) ou macro-économiques (inflation, taux d'intérêt réel)
L'approche de la
dizaine des banques mondiales expertes en financement de projets s'appuie
classiquement sur un triple concept, le "cas bancaire", la NPV, la "net present value" et
enfin le "ratio de sécurité".
L'ensemble des hypothèses
techniques et commerciales du projet est regroupé dans le cas bancaire
qui décrit le cash flow d'Eurotunnel pendant les phases de construction et
d'exploitation. Ce cas bancaire, révisé régulièrement (tous les six mois) tout
au long de la vie du prêt, sert de base aux décisions des prêteurs. En pratique
, il est au coeur du mécanisme du financement de projet : en effet , il permet
de comparer en permanence les projections avec les réalisations, au fur et à
mesure de l'avancement de l'opération, et par conséquent de prendre les mesures
correctives, y compris jusqu'à stopper éventuellement les tirages sur le crédit
ou déclarer un cas de défaut.
La "net present
value" permet d'actualiser le cash flow en
sommant les valeurs actuelles des revenus nets, tels que calculés dans le cas
bancaire. Cette actualisation représente le potentiel de service de la dette du
projet.
De même que le cas
bancaire et la valeur nette actuelle , le ratio
de sécurité a été hérité des financements de projets pétroliers et miniers pour
lesquels il est en général de 1,5 à 2. La méthode consiste à diviser la valeur
nette actuelle, le NPV, par un ratio qui déterminera le montant maximum que les
banques accepteront d'avancer sur la base du seul cash
flow.
A ce propos il faut signaler
ici qu'un tel ratio de sécurité se justifie parfaitement dans le cas de
gisements dont, on l'a vu, les réserves exploitables et par conséquent le cash
flow vont s'épuisant au fil des années, tandis que le prix futur de barril de
pétrole est imprévisible. EN revanche, la situation était inversée pour une
infrastructure comme le Tunnel sous la Manche, puisque les flux de trafics,
c'est à dire le cash-flow, au lieu de s'épuiser, iront au contraire
croissant.
Or cette robustesse libérer
les banques du risque de perte de leur encours (elles ne supporteront que l'aléa
du rééchelonnement de leur prêt). Par conséquent , en principe, les banques
auraient pu ici innover en renonçant à faire usage d'un ratio de sécurité
exagéré pour Eurotunnel. En réalité elles ont simplement réduit ce ratio de
1,5-2 à 1,29. Cette méthode est apparemment d'autant plus circonspecte que la
durée de la concession d'Eurotunnel sera particulièrement longue, 55 ans contre
35 ans habituellement. (p.11)
UN LUXE DE PRECAUTIONS
JURIDIQUES ET CONTRACTUELLES
Le Rapporteur note ce que l'on
a par ailleurs qualifié de l'aspect léonin des contrats . Pour expliquer que les
banquiers appelés à rejoindre les banquiers fondateurs l'aient fait malgré le
caractère circonspect des banquiers qui n'aiment pas essuyer les plâtres, le
Rapport souligne le "luxe de précautions dont les 5 financiers promoteurs
avaient assorti leur affaire
En réalité, parmi ces
précautions, les unes étaient franchement séduisantes pour les nouveaux venus.
Une autre l'était à la fois pour les banquiers et les actionnaires. En revanche,
les dernières visaient plutôt à préserver les intérêts particuliers des
promoteurs constructeurs du projet, les 10 entreprises de travaux publics
.
Des dispositions
favorables à l'ensemble des banques prêteuses
Ce sont
le ratio relativement élevé
de sécurité, dont il a été dit précédemment qu'à ce niveau il était de nature à
alerter les financiers dès la survenance d'un incident négatif , même assez
mince, sur le risque subséquent de prolongation de leur prêt
surtout , l'obligation
imposée à Eurotunnel de justifier à tout moment qu'il dispose des fonds
nécessaires à son financement sur la base des dernières estimations de coût
réalisées par les banques. Il s'agissait là d'un couperet, véritable
épée de Damoclès planant en permanence sur la tête d'Eurotunnel
le droit reconnu par les
Etats aux banques créancières (par l'article 32 de la Concession) de substituer
à Eurotunnel des entités désignées par elles , en cas d'évènement graves tels
que carence, défaut de paiement ou déconfiture. Ce droit avait pour dessein de
protéger les banques contre tous les autres créanciers
la durée inusitée de la
Concession, 55 ans contre 30 à 35 habituellement. Ce qui avait pour avantage de
garantir aux banques le remboursement de leur prêt, même dans les hypothèses les
plus pessimistes [.....] Très favorable à ses banquiers, cette disposition
était sans réel attrait pour les actionnaires d'Eurotunnel : car les taux de
rendement interne de leur investissement sont très peu sensibles à la durée de
la concession . A 40 ans par exemple le TRI diminue de 0,25% et à 30 ans il ne
régresse que de 0,81%
Enfin, "last but not least"
une Convention de Crédit fort attrayante pour les banques quant aux conditions,
marges et commission. (p.14)
Une garantie intéressante
aussi bien pour les banquiers que pour les actionnaires d'Eurotunnel, la
Convention d'Utilisation du Tunnel passée avec la Société Nationale des Chemins
de Fer français, la SNCF et British Rail
Par cette convention, les
chemins de fer ont acheté à Eurotunnel la moitié de la capacité du Tunnel et
ainsi pratiquement garanti la moitié des recette émanant de deux entreprises
publiques. A elle seule, la redevance forfaitaire minimum couvrira à peu près
les charges d'exploitation du Tunnel pendant la durée prévue de 12 ans (allongée
désormais) pour l'amortissement de la dette. Ce qui revient à garantir aux
banques que les autres recettes pourront être consacrées au service de la dette.
(p.14)
En fait cette protection ne joue
qu'au profit des banques tant que le cash flow disponible ne dépasse pas le
service de la dette.
La protection des
promoteurs du Tunnel sous la Manche, source virtuelle de conflits entre les
fondateurs et les non-fondateurs du Tunnel
[....] A défaut d'une grande
sociétés préexistante et bien établie, plus ou moins garante explicitement ou
implicitement, il faisait un peu figure de projet "orphelin". Ce sont ses
propres promoteurs (les 5 financiers et les 10 entreprises de construction
français et britanniques) qui furent, très provisoirement, les tuteurs du
projet, avec l'intention non dissimulée de ne pas exploiter leur ouvrage. C'est
donc assez naturellement que ces tuteurs provisoires s'appliquèrent à se
protéger face aux tiers, u compris face au future Eurotunnel, en passant les
principaux contrats dans les conditions les plus favorables à leurs
intérêts.
Or les 5 banques fondatrices
n'étaient pas sans liens plus ou moins étroits avec les 10 entreprise de
construction fondatrices, au travers de leurs relations de clientèle ou de
participation.
Ainsi parallèlement à la
Convention de Crédit passée entre ces Banques promotrices, les entreprises
fixèrent elles -mêmes les conditions et les prix de leur Contrat de
Construction. ( p.15)
LA DERIVE TENACE DES
COUTS
Le Rapporteur, dont le rapport
se situe en 1990, souligne la tenace dérive des coûts. Il note que "les prix
estimés du projet n'ont cessé de déraper, non sans susciter des conflits
incessants entre les entreprises et Eurotunnel., En effet, ils ont glissé
de 8,23 Mds $ (47 Mds de Frs) à la fin de 1987 à 10 Md $ en juillet 1989, puis à
12,28 Md en octobre suivant et à 13,42 Md $ (76,66 de Frs) en avril 1990)
(p.17)
Le Rapporteur note que cette
augmentation de 60% non seulement est anormalement élevée, mais qu'elle peut
grossir davantage encore. Comme facteur principal de hausse, le Rapporteur
indique les aléas juridiques, "découlant du contrat de construction qui
permet aux entreprises de travailler pratiquement à guichet ouvert sur le
capital d'Eurotunnel et sur les coffres des banques prêteuses"
(p.19)
Le Rapporteur note que le
dépassement des coûts du projet ne remet pas en cause son achèvement par le
secteur privé, mais qu'il aura " des conséquences fàcheuses tant pour les
banques que pour Eurotunnel, et surtout pour ses actionnaires qui, placés en
bout de chaîne risquent d'être un peu les sacrifiés "
"[....] Les prêts
complémentaires des banques imposeront une augmentation des fonds propres. Les
actionnaires individuels d'Eurotunnel (aujourd'hui au nombre de 530.000 environ)
sont relativement les plus désarmés. En 1987, ils avaient souscrit pour 7,5 Md
de Frs au capital (1,3 Md$). En 1990 ils vont devoir apporter 5 Md de Frs de
plus (877 M $). En même temps ces actionnaires peuvent évidemment s'attendre à
ce que les premiers dividendes soient différés de 1995 à 1998 ou 2000 et p ce
que la valeur de rendement de leur investissement diminue plus ou moins
sensiblement).
Le Rapporteur note par ailleurs
les conséquences funestes pour Eurotunnel
[....] la nécessité de sabrer
ses coûts au maximum (l'économie ainsi obtenue s'élève à 2 Md de Frs, soit
350M$) est peut être de nature à gêner la conquête de son marché précisément
dans les premières années d'exploitation où le sort commercial du Tunnel va se
jouer. En particulier, il a fallu réduire les performances du système de
transport des rames-navettes en diminuant leurs vitesse de pointe de 160km-heure
à 110-120 et en modifiant la configuration des wagons réservés au poids
lourds
Le Rapporteur note que " les
banques prêteuses n'ont en réalité ni possibilité ni même intérêt à arrêter les
frais" et relève que "par un retour inopiné des choses, le luxe, décrit
précédemment, de précautions juridiques et contractuelles imaginé par les
banques fondatrices afin de protéger le syndicat bancaire international se
trouve d'autant plus ligoter qu'il les rend concrètement conscients de leur
propre intérêt à mener leur affaire à terme"
Parmi ces mécanismes, figure
en effet notamment le double privilège découlant de la longue durée de la
concession : celui de garantir aux banques le remboursement de leurs prêts y
compris dans les cas les plus pessimistes, voire catastrophique, celui également
de mettre Eurotunnel en mesure de faire échec à l'ouverture d'une autre liaison
concurrente grâce à une guerre des tarifs, même après 20212 où cette ouverture
sera juridiquement possible. Telle est d'ailleurs l'hypothèse désormais
ouvertement affichée par les banquiers chefs de file du
Syndicat
Par ailleurs le Rapporteur
souligne que les difficultés d'Eurotunnel ne font qu'augmenter la rentabilité
des prêts
De plus, dès le départ, la
Convention de Crédit passée d'avance pour le compte du future Eurotunnel par les
5 banques promotrices avait été pleinement agréée par les quelques 200 banques
non promotrices du Syndicat. Car les conditions, marges et conditions du Prêt
étaient déjà alléchantes. Or, par une novation supplémentaire, les engagements
des banques excédant 40 Md de Frs le seront encore
plus
Les banques profitent ainsi du
caractère excessif des prêts et plus ceux ci deviennent excessif, plus ils sont
ruineux pour Eurotunnel et profitables pour les banques, dont le remboursement
final n'est pas menacé..
LES CAUSES DE LA
DERIVE
Le diagnostic du Rapporteur est
catégorique
Remarque fondamentale : le
gonflement des prix de la construction du Tunnel sous la Manche n'a rien
d'étonnant, en réalité. Au contraire c'est la maîtrise des coûts qui aurait été
surprenante
Aussi bien , la dérive a
-t-elle moins résulté des circonstances ( par exemple la tentation des
concurrents au concours international en 1985 de minimiser le prix de leur
projet afin de le faire valoir contre ses rivaux) que de fragilités
structurelles particulièrement endurantes
Quelles sont donc ces
fragilités, assimilables à des tares ? Et pourquoi ont elles été si coriaces
?
- Les unes ont tenu à la
nature composite et compliquée du système de transport dont , au surplus ,
personne n'avait encore l'expérience
Quant aux autres
vulnérabilités, elles ont été la conséquence des ambiguités du partage des rôles
entre les promoteurs du projet et Eurotunnel , son futur
exploitant
Le Rapporteur relève comme
première source de fragilité "la gestation ardue du système de transport,
dépourvu de maturité, du tunnel ferroviaire à navettes routières". Il
souligne " la novation du système de transports hétérogène, plus ou moins
conflictuel, par des trains classiques et des navettes routières était le
contraire d'un concept bien défini, clair, simple et bien éprouvé au préalable.
Il s'agissait d'un prototype unique au monde, dont les singularités n'avaient ni
précédent ni équivalent"
Il fallait réussir à
concilier, sans à coups commercialement dissuasifs, dans la même enceinte
close, de part et d'autre du Pas de Calais, de flux massifs et disparates de
circulation, les uns en circuit fermé, celui des navettes routières d'Eurotunnel
et les autres en provenance des circuits ouverts des trains des réseaux
ferroviaires continentaux et britannique, comprenant
respectivement
-d'un côté les énormes rames
navettes routières d'Eurotunnel, longues de 750m, lourdes de 2400 tonnes, hautes
de 5 m40, larges de 4m50 sur des voies de 1m44, relativement lentes en vitesse
et accélération
- de l'autre les trains plus
cours des réseaux, notamment les trains plus courts des réseaux, notamment les
TGV, de gabarit réduit et dotés de vitesses et d'accélérations nettement plus
élevées
[....] Dès lors,
l'exploitation de l'infrastructure serait inévitablement tiraillée, sans que
l'on puisse d'ailleurs anticiper exactement combien [...]
En définitive, personne ne
peut plus aujourd'hui en douter : offrir à des financiers privés un tel projet
au concept si alambiqué et à la mise en oeuvre si délicate, c'était tenter le
diable
On peut remarquer que le projet
était offert à des actionnaires individuels, et que non seulement en 1987, mais
aussi après 1990 ils n'ont pas été informés de ces difficultés
Or le Rapporteur
affirme
Ces remarques ne prétendent
aucunement dire que le projet du Tunnel sous la Manche n'était pas le bon
dans l'absolu. Ni que ses concurrents étaient meilleurs. En revanche,
relativement à l'impératif catégorique du financement privé une analyse un peu
sérieuse pouvait laisser redouter qu'il serait probablement le
pire
L'analyse qui ainsi était traité
de ne pas avoir été "un peu sérieuse" avait été faite par les cinq banques, et
non seulement elles avaient recommandé le projet, mais elles en étaient les
promoteurs. Il est vrai qu'inversement le risque était en fait placé sur
Eurotunnel et ses actionnaires.
Le Rapporteur souligne le vice
fondamental que constituent "les ambiguïtés du partage des responsabilités entre
les promoteurs (entreprises de construction et banques associées) et Eurotunnel,
futur exploitant du projet de ces promoteurs
"Une carence structurelle
supplémentaire du Tunnel sous la Manche a consisté pour ses promoteurs
constructeurs à repousser l'idée de l'exploiter plus
tard"
Les banques qui vont vanter les
mérites du projet se sont bien gardées de rester actionnaires du projet, une
fois que les constructeurs s'étaient assurés des conditions d'un contrat de
construction laissant tous les risques à Eurotunnel et que les banquiers se
soient assurés de conventions de crédit particulièrement rémunératrices et leur
donnant un contrôle absolu sur Eurotunnel sans les risques pour lesquels un
actionnariat individuel atomisé a été ciblé. Du fait que les
promoteurs-constructeurs n'allaient pas être investisseurs
"plusieurs séries de
conséquences parfaitement résumées par le Financial Times " les constructeurs
qui étaient responsables de la proposition initiales n'ont pas d'intérêt direct
dans la rentabilité finale de l'exploitation du tunnel. Le conflit d'intérêt
entre le constructeur et l'exploitant est inscrit dans le projet lui-même (20
février 1990).
- la première de ces
conséquences est que la posture des constructeurs déjouait d'avance la
maîtrise des coûts, laquelle, pourtant est la priorité des priorités de ce
projet privé
- passe encore qu'aient
explosé les dépenses relatives au système insolite de transport, (équipement des
tunnels; , terminaux et fourniture des navettes) car les entreprises, dépourvues
d'expérience, avaient à faire leur apprentissage à partir de rien
- il est plus surprenant que
les surcoûts aient frappé toutes les rubriques, y compris celles où ces
entreprises pouvaient à bon droit invoquer leur compétence tel, le forage des
tunnels.
Le Rapporteur souligne " En
apparence, cette anomalie est incompréhensible. En réalité, elle est
parfaitement intelligible. Voici pourquoi :
"Nul ne peut nier le savoir
faire des entreprises dans le percement des tunnels . On aurait donc pu
s'attendre à ce qu'elles acceptent d'en assumer les risques du moins à titre
principal. Mais c'est le contraire qu'elles ont stipulé pour le compte
d'Eurotunnel, puisque, au lieu d'englober cette opération classique dans un
forfait, elles l'ont fait couvrir par un contrat en dépenses contrôlées à prix
d'objectif ("target cost plus fee" en anglais) lequel rejette pratiquement sur
Eurotunnel
Le Rapporteur écarte
l'explication des surcoûts par des risques imprévus, dont le Rapport des Cinq
banques avait par ailleurs souligné qu'ils devaient être pris en charge par les
constructeurs ou couverts par l'assurance :
Sans doute cette procédure
pouvait-elle prétexter à bon droit les craintes relatives à la géologue. Or,
quoique celles-ci n'aient pas été confirmées jusqu'à présent, les coûts de
creusement des tunnels ont néanmoins bondi de 13,3 Md de Frs en novembre 1987 à
20 Md (soit de 2,3 Md de dollars à 3,5 Md) deux ans plus tard. Un tel
emballement est donc bel est bien inscrit dans le projet puisque celui-ci est
placé à la discrétion des constructeurs-promoteurs.
Il ne s'agissait pas du seul
mécanisme de dérive programmée des coûts
Un mécanisme supplémentaire
tend, quant à lui, a enfler les risques de surcoûts : c'est la coexistence sur
le même site de 2 types différents de contrats de travaux, l'un en "dépenses
contrôlées ) pour le creusement des trois galeries) et l'autre à forfait (pour
les équipements fixes, installations complexes des tunnels et terminaux rendus
nécessaires par le système sophistiqué de transport). Or, déjà quand elle est
heureusement isolée, la gestion d'un contrat de travaux en dépenses contrôlées
exige une vérification très minutieuse des pièces de dépenses dont les
entreprises demandent le remboursement à leur client. En revanche, quand ce même
contrat doit cohabiter sur le même site avec un contrat à forfait ( ce qui est
précisément le cas d'Eurotunnel) on peut soupçonner les flottements de
l'imputation des charges entre l'un et l'autre contrat, ainsi que du contrôle
entre autres ceux des frais généraux de chantier.
La synthèse faite par le
rapporteur est accablante, et souligne à quel point ces mécanismes sont
préjudiciables pour Eurotunnel.
Par conjugaison, l'anomalie
et les ambiguïtés des contrats de travaux ne laissent pas d'aller aux dépens
d'Eurotunnel. Tel qu'il a été échafaudé par les entreprises, son chantier est
une véritable mine à dépenses et aussi à incessantes réclamations et à
contentieux ( sur la masse de ces réclamations à Eurotunnel, soit 9
Md de Frs ou plus de 1 milliard et demi de dollars, 7 milliards de Frs, soit
environ 1,20 Md de dollars sont en instance d'arbitrage
international
- le refus des constructeurs
d'exploiter ultérieurement leur propre ouvrage explique pourquoi un arbitrage
soigné entre les dépenses d'investissement et les charges futures d'exploitation
est, dans ce cadre, forcément ardu à optimiser. Au moment où les banques
fixent à 75 Md de Frs (13 Md $) le butoir des dépenses à ne pas outrepasser, le
moins qu'on puisse dire est que le dialogue entre ceux qui construisent le
Tunnel et ceux qui auront à l'exploiter, Eurotunnel, ne se présente pas sous les
meilleurs auspices. D'autant plus , d'ailleurs, que face aux entreprises
Eurotunnel est en situation d'infériorité puisque quand elles auront plié
bagages, il ne les rencontrera plus sur sa route et ne pourra user de rétorsion
à leur encontre.
Il faut souligner que les
banques ont laissé les constructeurs mettre Eurotunnel à leur merci , en
amplifiant par ailleurs la vulnérabilité d'Eurotunnel par la fragilité
financière mise en place, ce qui a permis aux entreprises de construction de
forcer Eurotunnel à des paiements considérables par le chantage au dépôt de
bilan.
Le Rapporteur conclut cette
analyse des dérives dues au fait qu'Eurotunnel a été constitué par les 10
entreprises de construction, ses promoteurs, avec comme motivation de faire les
travaux de l'ouvrage et non pas de l'exploiter par cette critique
cinglante
"Quant aux 5 banques
associées à ces entreprises, de quoi, exactement, furent elles les
promotrices ? En réalité promotrices elles le furent, mais moins du financement
privé du projet que du projet de ces entreprises et en définitive de ces
entreprises elles -mêmes. Ce faisant, les banques ont sous estimé à leur dépens
leur responsabilité majeure vis à vis de tous les protagonistes du projet,
Etats, autres banques du Syndicat, entreprises , Eurotunnel et actionnaires dans
le cas d'espèce - il est vrai tout nouveau et inconnu -d'une grande
infrastructure publique à financement privé"
Les vices du montage ont été mis
en place de façon consciente et délibérée, comme le démontre le Rapport des 5
banques qui énonçait les principes qui auraient du être respectés et qui au
contraire ont été violés. Ils sont la raison du caractère excessif et ruineux de
l'endettement. La conduite des banques, qui avec dans un premier temps leurs
associés dans le projet et leurs clients les constructeurs ont fourni les
dirigeants de droit et ont agi comme dirigeants de fait, dans un intérêt
personnel contraire à celui de la société. Non seulement il y a nullité des
garanties, mais il y a eu aussi abus de biens sociaux et il y a recel d'abus de
biens sociaux.
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