La presse ne parle que de ça: la fraude la plus importante de
l’histoire de la finance. Une fraude à 4,5 milliards d’euros. Des
articles déjà publiés sur Agoravox cherchent à montrer que l’on nous
manipule dans cette histoire sans pourtant faire comprendre la
dangerosité monumentale de ce qui vient de se passer. Il est donc
nécessaire de le faire et d’expliquer en quoi cette affaire consiste
réellement.
I/ C’est quoi un future On nous apprend en premier lieu que la Société générale a
perdu 5 milliards d’euros en raison d’une position frauduleuse d’un de ses traders (je ne
cite pas son nom volontairement). Première question qui vient à l’esprit :
si elle a perdu c’est qu’elle a vendu. Car chacun sait qu’à la bourse tant que l’on
n’a pas vendu on n’a pas perdu. Alors pourquoi a-t-elle vendue. Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’expliquer
très brièvement ce qu’est le marché des futures. Futures est le nom anglais
pour contrat à termes. Un contrat à termes est un engagement de
livraison standardisé pour en faciliter la vente et l’achat partout dans le
monde, dont les caractéristiques sont connues à l’avance, portant sur : une
quantité déterminée d’un actif sous-jacent précisément défini, à une date,
appelée échéance, et un lieu donné et négocié
sur un marché à terme organisé (dans le cas de la fraude, les sous-jacent étaient selon le Financial Times les indices européen et allemand EURO
STOXX 50 et DAXX). Historiquement le système des contrats à terme fut créé
dans le but de permettre aux producteurs et les utilisateurs de matières
premières (blé, soja, mais, coton, sucre, café, etc.) de se prémunir contre
des fluctuations des prix pouvant pénaliser leur commerce. Tout le monde peut
prendre position sur les marchés à terme (acheteuse ou vendeuse). C’est
d’ailleurs l’un des objectifs de ces marchés, c’est-à-dire de multiplier le
plus possible le nombre d’intervenants pour répartir le risque sur le plus grand
nombre d’individus. Donc, par nature, la finalité première des contrats à terme
est de servir d’instrument de couverture. C’était le rôle du trader : un
arbitragiste, quelqu’un chargé par son métier de couvrir la position des
autres.
Prenons un exemple concret pour nous éclairer : un contrat future sur l’indice EUROSTOXX 50. Comme son nom l’indique, ce contrat future
porte sur l’indice EUROSTOXX 50 qui est
son sous-jacent. Son évolution suit
logiquement celle de l’EUROSTOXX 50 sur lequel il est basé. Si l’EUROSTOXX 50 cote
5 500 points cela signifie que la valeur du contrat est de 55 000 €. En effet, chaque variation d’un point de l’indice de référence représente 10 €. Le prix de 10 € est fixé
par Euronext (société qui organise le fonctionnement des bourses et des salles
de marché).
Supposons que le vendredi 26 janvier 2007 à 9 heures, le EUROSTOXX 50 atteigne
les 5 600 points. Votre analyse du marché vous laisse penser que cette hausse
risque de se poursuivre et que l’EUROSTOXX 50 va enfoncer les 5 630 points dans
la journée. Anticipant une hausse des cours, vous prenez une position longue,
c’est-à-dire que vous acheter 1
contrat à 5 600. A
la fin de la journée, votre anticipation s’est réalisée et l’EUROSTOXX 50 cote
5 635 points. Pensant que la hausse est finie, vous décidez de revendre votre
contrat.
A la fin de la journée, Euronext fait le bilan de vos opérations :
achat du contrat à 5 600 points,
vente du contrat à 5635 points.
Vous avez donc gagné 35 points d’indice. A 10 € le point, votre plus-value est
donc de 35 * 10 = 350 €.
Vous avez donc gagné une belle somme d’argent en une journée, sans que le
moindre mouvement ne soit réalisé sur votre compte (sauf frais de transaction).
Cette performance est d’autant plus remarquable que ces 350 € n’ont été réalisé
que sur une hausse de 0,6 % de l’indice (5635/5600) - 1= 0,625%).
Supposons maintenant que lundi 29 janvier à 9 heures, le marché ouvre à 5 625 points et que vous anticipiez une
consolidation importante. Un retour sur 5 580 points vous semble possible, soit
une baisse 0,8 %. Vous prenez l’initiative de risquer un "Short",
c’est-à-dire la vente d’un contrat futur à 5 625. A midi, les cours s’effondrent littéralement.
L’indice de référence perd 1,3 % à 5 552 points. Vous rachetez votre contrat à
5 553.
A la fin de la journée, Euronext fait le bilan de vos opérations :
vente du contrat à 5 625 points,
achat du contrat à 5 553 points.
Votre plus-value de la journée est de 72 points (5625 - 5553= 72), soit 720 €
pour une baisse de 1,3 % de la valeur du contrat. Ces opérations sont donc simples. Dans les banques, ces
opérations de contrats à terme sont aussi utilisées pour couvrir les positions
des traders action. En effet, on a un trader A qui achète des actions en
pensant qu’elles vont monter, mais il n’est pas sûr, c’est alors au rôle du
trader B appelé l’arbitragiste d’acheter des contrats à terme afin de couvrir
la position du trader en achetant des contrats à terme short c’est-à-dire en anticipant
une baisse. Si le cours des actions baisse, la casse sera limitée car l’arbitragiste
aura fait son métier. Mais l’arbitragiste peut aussi dépasser son rôle de
couverture et prendre des risques lui-même sur le marché des contrats à terme
et, là, il n’y a plus personne pour le couvrir lui-même et c’est ce qui s’est
passé dans le cas de la Société générale et c’est ce qui se passe dans toutes
les banques du monde. Tous les
établissements financiers ainsi que des fonds dédiés à cette activité
consacrent une partie de leurs ressources à la spéculation. Cette part de
l’activité de marché, qu’elle soit ou non aussi intense qu’on tend à le faire
croire, n’en est pas moins une nécessité. Spéculer c’est, en effet, prendre une
position contraire à la tendance en cours : c’est se porter vendeur quand on
pense que les cours vont baisser (et qu’ils sont donc au plus haut), acheteur
quand on pense qu’ils vont monter. En prenant position, les spéculateurs
apportent de liquidité au marché : ils sont les vendeurs des investisseurs qui
veulent acheter, les acheteurs de ceux qui veulent vendre. La Société générale est leader dans ce domaine. Le bureau
chargé de gérer ce pole appelé « equity derivatives » est régulièrement
récompensé dans le milieu. Cela en dit long sur la réputation de la SG qui est
maintenant très entachée. Dans ce pôle, le rogue trader faisait exactement ce
qui est décrit dans l’exemple ci-dessus en pariant à la hausse sur les indices européens. II/ Une fraude qui
soulève des doutes Seulement, dans cette affaire, il y a de gros problèmes qui
font penser à un bouc émissaire.
En effet, sur ce marché des contrats à terme, il y a un intermédiaire central
entre l’acheteur et le vendeur : c’est la chambre de compensation (Clearnet
dans le cas du trader). C’est elle qui se porte contrepartie de tous les
contrats négociés. Elle est l’acheteur de tous les vendeurs et le vendeur de
tous les acheteurs. La chambre de compensation permet de pallier le risque de
défaut. Elle assure la fongibilité des contrats. C’est-à-dire qu’elle veille à
ce que toute action soit réversible. Ainsi, lorsqu’un opérateur A achète un
contrat à un opérateur B, la transaction est en réalité divisée en deux : A
achète à la chambre de compensation, B vend à cette même chambre. Ainsi, si B
devait faire défaut (c’est-à-dire ne pouvait honorer son engagement), A n’en
subirait aucune conséquence.
Pour chaque contrat engagé, l’opérateur doit déposer une "marge
initiale" sur son compte. C’est le "deposit" en français ou le "initial margin" en anglais. Après avoir déposé la "marge
initiale", l’opérateur est tenu de conserver une somme minimale sur son
compte appelé "marge minimale" qui correspond environ au trois quarts
de la marge initiale. Si les variations de prix sont défavorables, la chambre
de compensation va puiser la somme perdue sur le compte de l’opérateur. Si le
niveau du compte tombe en dessous de la marge minimale, il y a "appel de
marge". Le but de cet appel de marge est de relever le solde du compte au
niveau de la marge initiale. Si le compte n’est pas approvisionné dans les
délais requis, la position de l’opérateur est liquidée dès le début de la séance
suivante. Dans le cas contraire où l’opérateur est gagnant et reçoit de
l’argent de la chambre de compensation, il peut alors retirer de l’argent
jusqu’au minimum requis. Le principe de la livraison est indispensable au bon
fonctionnement du marché. Lui seul permet de faire converger à l’échéance les
prix du contrat à terme et de son sous-jacent. Cependant, celle-ci n’intervient
que rarement. En effet, les opérateurs ferment le plus souvent leur position
avant l’échéance du contrat, c’est-à-dire qu’ils rachètent ou revendent sur le
marché le nombre exact de contrats à terme qu’ils y avaient auparavant vendus
ou achetés. On procède donc simplement au paiement de la différence de prix.
Cette procédure est appelée cash settlement, c’est à dire mot à mot : règlement
en numéraire.
Donc, notre trader devait déposer sur un compte porté à la connaissance de
Clearnet un initial margin capable de supporter les 5 milliards de moins-value
annoncée. Avec une perte de 5 milliards
d’euros, le trader a donc dû bloquer sur un compte des sommes gigantesque. En
effet, on l’a vu, si le EUROSTOXX 50 cote 5 500 points cela signifie que la
valeur du contrat est de 55 000 €
puisque chaque variation d’un point de l’indice de référence représente 10 €. Les indices européens ont commencé à dégringoler au 31 décembre 2007 et ont perdu environ 10 %. Donc
les 5 milliards représentent la chute de 10 %. Par conséquent, le trader devait
alors être positionné en valeur sur plus de 50 milliards de contrats. D’où provient cette somme ?
Normalement, elle provient des fonds propres de la banque.
Fonds propres qui sont alimentés par les réserves de la société, mais surtout
par l’épargne des clients de la Société générale. En gros, le trader a bloqué
sur des positions une partie de l’épargne des gens, mais aussi une très grosse
partie de la valeur boursière de la Société générale. Comment est-ce possible ?
Avec la crise boursière actuelle, la banque aurait donc pu faire faillite. Elle
aurait pu perdre une grande partie de ses fonds propres et aurait pu, du même
coup, faire perdre tout l’argent de ses clients. Comment la Société générale ne s’est pas rendue compte
du blocage sur un compte de quasiment tous ses fonds propres. C’est difficile à
concevoir. Cela pose de sérieuses questions, car cela veut dire que les traders
peuvent puiser comme ils veulent dans notre argent pour l’investir comme ils le
souhaitent ? Non seulement notre trader a investi tout l’argent de la SG
sans que personne ne s’en rende compte, mais, en plus, il a réussi à cacher ses
positions ? Cela veut dire qu’il a réussi à faire croire au service chargé
de contrôler les positions des traders que tout était normal et qu’il ne
dépassait pas les seuils. En effet, normalement, c’est le rôle du back-office de
tenir le trader informé des positions fournies par la chambre de compensation,
donc, normalement, le back-office recoupe les positions du trader et celle donnée
par la chambre de compensation et vérifie si le trader n’est pas dans le rouge
et qu’il est couvert. Visiblement le trader a réussi à duper le back-office. En
gros, il a réussi à duper les systèmes informatiques, car le back-office vérifie
la position du trader grâce au système informatique. ConclusionOn
est passé de prêt à la banqueroute de la SG. La SG a
bien fait de solder immédiatement ses positions car, en pleine crise
boursière et
chute des indices, les pertes auraient pu être plus grandes. Christine
Lagarde a perdu en crédibilité en disant que tout va bien à la SG alors
que tout va mal lorsqu’on
nous dit qu’un trader peut investir 50 milliards en toute impunité et que finalement on ,n’en perd que
5 milliards. Tout va mal quand on peut perdre des sommes colossales en l’espace
de quelques heures. On devrait maintenant réfléchir à une séparation des banques
de détail et des banques d’investissement comme aux Etats-Unis car le but d’une
banque ce n’est pas de risquer l’argent de ses clients en bourse.
|